Nous n’avons jamais été modernes : concours pour la réhabilitation de la tour Montparnasse

Rédigé par Richard SCOFFIER
Publié le 23/11/2017

Article paru dans le d'A n°258

Comment faire de cette tour sombre – symptomatique de l’entrée à reculons de la France dans la modernité – le symbole d’un Paris qui se voudrait à nouveau une « Ville lumière » ? Telle est la question posée par une commande floue, oscillant entre une simple remise aux normes et un « relooking extrême », rappelant l’émission de téléréalité du même nom.

Cette tour symbolise un pouvoir fort, une France dirigée par un militaire paternaliste et ami des lettres, secondé par un ministre de la Culture illuminé et charismatique qui voulait un beffroi au sud de Paris pour rivaliser avec la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. Elle a ainsi été imposée sans concertation, devant la nouvelle gare Montparnasse reconstruite en retrait. Autour d’elle, les îlots insalubres ont été rasés, emportant avec eux la mémoire de ce quartier d’artistes.

La tour Montparnasse, sombre et célibataire : reliée directement par le train à la côte atlantique et par le métro au sud, à l’est, au nord et à l’ouest de Paris, mais pourtant tragiquement isolée, posée comme une sculpture sur sa dalle technique, en proie aux vents qui tourbillonnent autour d’elle. Elle symbolise l’entrée ratée de la France dans la modernité.

Pourtant cette construction possède de nombreuses qualités. Comme le remarquait Claude Parent, sa silhouette sait affirmer une élégance française face aux prismes américains des années 1970. En témoignent ses façades galbées à l’est et à l’ouest d’abord renforcées par un léger ressaut central puis rendues presque autonomes par les élégants angles rentrants latéraux. Quant à sa couleur bronze, elle sait opportunément mettre en évidence ses qualités plastiques. Mais elle reste une construction conçue avant le premier choc pétrolier et, malgré son désamiantage du début des années 2000, sa faible hauteur sous plafond la menace d’obsolescence. Les tours de cette taille ne peuvent cependant pas mourir. Aussi une compétition internationale a-t-elle été lancée, laissant aux participants le choix de la corriger ou de la transformer, en l’isolant cependant de son contexte, notamment du centre commercial qui assure l’articulation avec le boulevard et la rue de Rennes.

Cette consultation privée, organisée par les 73 copropriétaires et encadrée par la Mairie de Paris, a bénéficié d’un protocole original. Les équipes en lice ont participé à deux oraux devant les maîtres d’ouvrage : un premier pour échanger avec eux sur leurs premières intentions ; un second pour la sélection les deux finalistes, ensuite départagés.

Les réponses se divisent en deux catégories. Celles qui remettent cette construction aux normes tout en remédiant à ses carences : son manque de transparence, son mauvais rapport au sol, son absence de couronnement… Et celles qui proposent d’en repenser plus radicalement la silhouette.

Le problème, c’est que dans la première catégorie ne rentre que le projet lauréat, les six autres cherchant à la refonder plus ou moins profondément. Et ces dernières propositions peuvent à nouveau se répartir en deux sous-catégories : celles qui la modifient génétiquement (Perrault et OMA) et celles qui lui offrent une nouvelle enveloppe (MAD, Architecture-Studio, PLP, Studio Gang).

 

Stratégie (lauréat) :

Nouvelle AOM (Franklin Azzi / Chartier Dalix / Hardel-Le Bihan)

Contrairement aux autres équipes souvent centrées sur une seule personnalité, l’équipe lauréate s’apparente à un collectif. Outre ses principaux membres, elle a su s’entourer de nombreuses expertises autres que purement techniques, dont la liste rappelle les longs génériques des consultations récentes organisées par la Mairie de Paris. Sa composition singulière a sans doute orienté sa méthodologie, moins centrée sur un geste de refondation que sur une analyse exhaustive des qualités et des défauts du bâtiment. La première décision de l’équipe a d’ailleurs été de s’installer sur un plateau vacant à l’intérieur même de la tour, de manière à dégager un espace neutre de travail et d’échanges, placé sous la responsabilité d’un chef de projet indépendant. Son nom, Nouvelle AOM, fait implicitement référence à l’Agence pour l’Opération Maine-Montparnasse, comme pour conjurer toute idée de rupture, tout en portant un projet totalement antinomique, fondé sur l’écoute et la concertation.

Leur proposition, très stratégique, conserve la silhouette de la tour, à laquelle les Parisiens ont fini par s’habituer comme le plan logo jouant sur le M de Montparnasse. Elle s’attache à réconcilier cette construction hors normes avec les exigences du PLU et les poncifs d’aujourd’hui véhiculés par les associations et les représentants de municipalité.

L’intervention répond point par point aux trois problèmes majeurs de la tour. D’abord, l’ancrage au sol. Un véritable socle est créé, entouré de cours anglaises arborées pour mieux éclairer les zones immergées sous la dalle. Pensé comme un bloc autonome qui s’arrêterait au 14e étage – l’ancien étage technique transformé en jardin suspendu –, ce socle s’épaissit d’une bande de jardins d’hiver de 2 mètres de large accompagnés de balcons filants afin de sortir la construction existante de son autisme et de mieux dialoguer avec les immeubles alentour. Tandis que les flux de circulation sont clairement dissociés : en sous-sol par la façade ouest pour accéder aux espaces publics ; au niveau de la dalle nord par un nouvel atrium de cinq niveaux, pour monter dans les bureaux. Ensuite, vient le tour des façades. Elles sont débarrassées de leurs allèges et de leurs vitres fumées – qui viendront habiller le noyau central servant, recyclage oblige – au profit d’une double peau transparente permettant de ventiler les plateaux. Et elles seront animées même la nuit, un hôtel venant s’immiscer entre le 42e et le 45e étage pour remédier au caractère monofonctionnel du programme.

Enfin, le couronnement… Cette tour sans tête sera rehaussée d’une serre agricole de 18 mètres de hauteur pour alimenter le restaurant panoramique situé juste en dessous. Elle sera protégée par une grande toiture vitrée en entonnoir afin de recueillir les eaux pluviales. Comme si contrairement à la littérature, selon André Gide, l’architecture se faisait toujours avec de bons sentiments…

 

Retour vers le futur :

Dominique Perrault Architecture

La proposition de loin la plus spectaculaire. Dominique Perrault entre dans sa machine à remonter le temps pour rebattre les cartes et nous proposer une vision du futur plus enthousiasmante. Il semble faire explicitement référence à l’une des icônes de la modernité : les deux gratte-ciel jumeaux du commissariat à l’industrie lourde dessinés par Ivan Leonidov en 1934 pour la place Rouge à Moscou. Il propose ainsi ingénument une nouvelle tour de 300 mètres de haut (la hauteur de la tour Eiffel) qui se glisse au sud dans l’une des façades concaves de la tour existante et partage avec elle son système de circulations verticales. Ce long parallélépipède à énergie positive, équilibré par une lourde sphère pendulaire visible à travers la peau vitrée et respirante, accueillerait dans un premier temps les occupants de la construction existante enfin d’en permettre la réhabilitation. Il abriterait ensuite un hôtel et des logements de manière à obtenir une véritable construction mixte, semblable à une ville verticale active 24 heures sur 24. Un élément horizontal – le belvédère en porte-à-faux, au plancher vertigineusement vitré – viendrait renforcer l’articulation des deux tours siamoises et achever la composition.

Un projet qui étonne et qui bouscule d’abord en demandant aux 73 copropriétaires d’investir dans une construction nouvelle, et ensuite à la ville d’augmenter exceptionnellement le plafond des hauteurs. Un projet exaltant pour une époque qui ne l’est plus, ou qui s’exalte pour d’autres choses…

 

Mutations:

OMA (Office for Metropolitan Architecture)

Drôle d’objet ! Il présente, vers l’est et le cimetière, un visage martial et sévère reprenant en l’amplifiant le carroyage et la couleur canon de fusil de l’existant, et se féminise, vers l’ouest et le Champ-de-Mars, en s’offrant comme une jupe plissée qui se soulève à sa base pour faire entrer de longues queues de visiteurs. Tandis qu’autour gravite un étrange funiculaire destiné à permettre aux touristes de monter et de descendre du belvédère. Rem Koolhaas s’est personnellement investi dans ce projet et semble avoir moins considéré la tour comme une construction que comme un être vivant dont il s’amuserait à sonder le moindre repli de la conscience. Comme si elle était à la fois atteinte d’un complexe de Caïn par rapport à sa grande sœur rivale, la tour Eiffel festive et incontestée. Et d’une schizophrénie qui la pousserait à louer des plateaux de bureaux bas de plafond tout en promettant le Ciel de Paris à ses visiteurs. Sa méthode s’apparente à celle de David Cronenberg, le cinéaste canadien qui permet à ses personnages de somatiser leurs névroses dans d’étranges mutations, comme ce dard venimeux qui pousse sous l’aisselle de l’héroïne de Rage… Ainsi la tour se dotera-t-elle dès la première esquisse d’une grande roue plus fun que les ascenseurs de la tour Eiffel, dans la seconde elle assumera sa schizophrénie en devenant à la fois plus dure et plus pute…

Un projet qui trouve sa totale pertinence dans la perspective de la rue de Rennes, où la tour semble se dédoubler et se transformer en bouquet pour remédier à son isolement, un des maux dont elle est le plus souvent affublée.

 

FX effect :

MAD Architects

Ma Yansong est resté, dès les premières esquisses, obsédé par une idée fixe : travailler la réflexion pour créer un effet spécial permanent. Ainsi les faces ouest et est de la tour sont-elles équipées d’immenses miroirs concaves composés d’écailles de verre réfléchissant permettant de montrer, depuis le Champ-de-Mars, l’image spéculaire inversée de la tour Eiffel. Depuis le boulevard de Vaugirard ou le cimetière du Montparnasse, une vue de dessus des toits haussmanniens donnant aux promeneurs l’impression de voir le sol de Paris se soulever et se plier – reprenant un des effets spéciaux les plus spectaculaires d’Inception, le film réalisé par Christopher Nolan en 2010. Une idée intéressante qui renforce la bipartition de la tour existante, comme le montre la perspective du projet depuis la rue de Rennes. De plus, les miroirs esquissent un plissé et un mouvement enveloppant borrominiens inattendus et en contradiction avec le caractère phallique de toute construction de ce type. Mais on pourrait regretter que cette équipe chinoise soit restée concentrée sur l’enveloppe sans se préoccuper des problèmes liés à l’organisation de la tour.

 

Plissé et pixels :

Architecture-Studio

La méthode de l’agence Architecture-Studio – formée de nombreux associés fonctionnant de manière collégiale – semble se rapprocher de celle des lauréats. Elle apparaît en effet moins fondée sur une idée que sur une analyse des problèmes posés par la tour actuelle : notamment le rapport à la dalle, l’éclairage naturel, le vent, la faible hauteur sous plafond et la faisabilité d’un projet dont les travaux devraient commencer en 2019 pour s’achever avant 2024, l’année des jeux Olympiques. Ainsi le sol est-il parsemé de patios arborés permettant de réactiver les espaces dormant sous la dalle. Tandis que les façades se plissent pour permettre un éclairage maximal des plateaux et, en dessinant une ellipse, viennent recouvrir les angles rentrants qui entretenaient les vents tourbillonnaires. À leurs places s’immiscent des boîtes en quinconces, contenant des bureaux et alternant avec des espaces de grandes hauteurs abritant des jardins d’hiver et des microéquipements. Un projet pertinent qui reste cependant insatisfaisant au niveau de sa silhouette : les pixels des espaces complémentaires venant interférer avec l’élégant plissé de la nouvelle robe de la tour.

 

Grand bleu :

PLP Architecture & Explorations Architecture

PLP une agence anglaise, composée de transfuges de la compagnie américaine Kohn, Pedersen & Fox spécialisée dans les gratte-ciel, s’est surtout focalisée sur les deux façades galbées auxquelles elle a accordé une autonomie maximale. Ces deux coques composées de caissons de verre se poursuivent pour protéger la terrasse et les vides latéraux. En haut, elles entourent un paysage creusé de cours, tandis que latéralement elles accompagnent de grands plateaux irréguliers et abondamment plantés qui s’élancent vers la rue de Rennes.

Une mise en lumière de Yann Kersalé parachève le dispositif en donnant vie la nuit à ces vastes écrans qui bleuissent progressivement pour rappeler le mouvement des marées.

 

Maison et décoration :

Studio Gang

Rien à dire de ce projet très décoratif, qui sait cependant s’enraciner dans le sol avec un programme adéquat de centre de congrès, se plisser pour parer aux nuisances du vent et s’échancrer subtilement à son sommet pour répondre aux recommandations du PLU. Ni sur son belvédère aussi spectaculaire que vain, qui rappelle les exubérances des dessinateurs de décors hollywoodiens. Pourquoi a-t-il été finaliste ? On imagine aisément le débat si la proposition de Perrault avait été retenue à sa place et ses retombées, notamment sur la tour Triangle qui poursuit dans l’ombre son chemin de croix. Ici, il n’est question que de goût et de préférence pour l’arboré ou le plissé. Un affrontement moucheté qui légitime sans faire de vagues le choix de l’équipe française. Décidément, depuis les années 1970, les choses n’ont peut-être pas autant changé…

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