Belgium is design ? Du fil à l’usage

Rédigé par Karine DANA
Publié le 02/03/2016

Modèle Tapa

Article paru dans d'A n°242

Anne Masson et Éric Chevalier conçoivent des objets, des dispositifs et des surfaces à partir d’une pensée du textile, comme a pu en rendre compte l’exposition « Des choses à faire », qui vient de leur être consacrée au Grand-Hornu. En découle une approche nécessairement empirique et ouverte qui se nourrit d’imprévus et de recherches. Nous avons essayé de comprendre celle-ci lors de notre entretien avec les designers belges, le dernier notre série.

Pouvez-vous nous décrire votre manière d’aborder la matière et d’envisager les processus de fabrication ?

Notre approche de la matière est très expérimentale. Les différents stades d’élaboration d’un textile (fibre-fil-structure-coloration-ennoblissement) offrent en effet beaucoup de possibilités d’intervention. Interroger physiquement les processus de production, autrement dit faire mais aussi défaire, pose les fondements de notre manière de travailler, laissant place à l’accident, à l’imprévu. Différentes typologies de résultats nous sont alors offertes : un fil, un matériau, un revêtement, une surface, un objet fini et, parfois, de manière connexe, un outil, des rebuts ou des choses en stand-by. Les processus engagés possèdent une sorte d’élasticité ; ils ne sont pas arrêtés mais susceptibles d’être diversement investis selon le contexte et l’échelle à laquelle nous travaillons.

Dans la mesure où les processus de transformation de la matière sont des sources d’inspiration et de création, la fabrication est donc sans cesse en question. Elle peut avoir différents statuts ou objectifs : fabriquer un fil, fabriquer une couleur, une maquette, un échantillon, un pull, un dispositif, une texture…


Dans cette optique, quelles sont vos logiques de collaboration ?

Nous travaillons en étroite collaboration avec les fabricants car les mises au point des projets impliquent le plus souvent un temps de recherche, d’échantillonnage et de dialogue. Il arrive que nous emmenions les fabricants vers des applications ou des contextes différents de leur production habituelle. Nous matérialisons nous-mêmes les pistes vers lesquelles nous voulons tendre et partageons autant que possible avec eux les perspectives du résultat et leur dimension culturelle.

Les différents champs dans lesquels nous intervenons constituent un espace de travail aux frontières fluctuantes : objets textiles pour l’intérieur, vêtements pour la danse, éléments de scénographie, projets architecturaux… Dans ce contexte d’évolution, une collaboration ne consiste pas en une superposition d’effets de style, de signatures. Il s’agit de l’articulation sensible de compétences, de savoir-faire, de points de vue et d’impulsions qui déterminent des décisions formelles, techniques, chromatiques auxquelles nous n’arriverions pas tout seuls. Les différents profils en présence permettent une prise de risque, des pas vers des hypothèses dont nous n’avons pas forcément la clé et, dans ce sens, chaque expérience (ou collaboration) élargit notre horizon.


Comment passer de la maille au meuble ?

Le produit Lichtbed, prototype de lit-canapé-table réalisé sur mesure, est quasiment le seul exemple de meuble que nous ayons réalisé. Il est fruit d’une collaboration avec les architectes 51N4E et Julie Vandenbroucke, dans le cadre de la transformation d’une maison privée par cette agence. Pour ce projet, la maille ne s’est pas imposée d’emblée. Mais in fine, elle apparaît à deux niveaux : dans la matière (laine et polyamide) qui recouvre les tubes de mousse et dessine le paysage de l’objet, et dans la macrostructure du garnissage – une sorte de maillage (sans être un tricot à proprement parlé) dans la structure métallique de base.


Et de la maille à l’objet ?

Dans la série de Lines – une famille de crochets fonctionnels et polyvalents conçue et produite avec la designer Diane Steverlynck –, il n’y a pas de maille techniquement parlant. Ce sont des crochets métalliques de différentes formes qui sont insérés dans une corde tressée en polypropylène. Cependant, les crochets métalliques Loop ont été dessinés d’après la forme 3D d’une maille ; ils s’enchâssent ainsi les uns dans les autres, à l’instar d’une colonne de mailles dans un tricot.

Pour la série d’écharpes Motley, nous avons travaillé à partir d’un fil séquencé par nouage, élaboré à partir de restes de production et engendrant un motif encodé à même le fil. De même que pour les couvertures Lænd – maille recto et verso, 100 % laine –, le projet Motley explore comment un rythme ou une séquence chromatique dans le fil se répercute en dessins et motifs dans l’étoffe constituée. À ces principes se superposent des variables inhérentes au fil souple, parfois infimes, peu ou pas modélisables, comme par exemple des fluctuations de tension, l’éventuelle irrégularité du fil, la variation de la vitesse et de l’amplitude du dévidage de la bobine. Ces impondérables ménagent alors, dans chaque objet produit, une légère marge d’imprévus que d’aucuns considèrent comme un défaut, d’autres comme une valeur ajoutée, une manifestation sensible d’un processus cent fois à l’œuvre et jamais parfaitement identique.


Ces marges d’imprévus sont donc intégrées dans vos processus de projets ?

Il arrive qu’un projet se glisse naturellement dans le sillage d’un autre. Tapa en fait partie. Une assise en fibres mixtes feutrées… mais, à l’origine, une chaise-pelote ratée. Dans nos diverses tentatives pour la finition de l’assise, l’une d’entre elles a consisté à l’aiguilleter dans l’espoir de la feutrer. Pour différentes raisons, le résultat ne nous convenait pas. Quand cette situation se présente, nous avons pour habitude de lacérer au cutter la partie pelote du travail pour en libérer rapidement la partie chaise et pouvoir la réutiliser ultérieurement. Dans l’exemple que je cite, ce qui aurait dû finir au fond d’un sac poubelle fut précieusement gardé. Ce déchet suscita immédiatement notre intérêt et engagea notre curiosité. Nous avions créé sans le vouloir le prototype du Tapa. Il nous a fallu ensuite plusieurs années pour parvenir à la maîtrise de cet accident. Cet objet dont la matière s’apparente à du feutre n’a donc pas de rapport direct à la maille. Il est né d’un « accident » et fabriqué artisanalement à partir de chutes de production tissée haut-de-gamme. Chaque pièce est exclusive et engage une dimension presque picturale.

Propos recueillis par Karine Dana


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