Bétons en transition, 5/5 Entretien avec Guillaume Meunier, responsable environnement chez Elioth

Rédigé par Benoit JOLY
Publié le 31/03/2021

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Article paru dans d'A n°288

« Le problème, c’est la part hégémonique du béton qui représente 90 ou 95 % de la construction » 

 

 

« Et si le béton bas carbone n’était pas si bas carbone que ça ? » Dans de récentes publications sur son site, le bureau d’études Elioth s’est livré à un argumentaire documenté relativisant les vertus supposées des bétons dits « bas carbone ». Ces études mises à jour en janvier dernier s’inscrivent dans un débat plus large sur la responsabilité environnementale et la nécessité d’opposer des arguments clairs étayés face aux manipulations des données scientifiques. Guillaume Meunier revient dans cet entretien sur le motif de cette prise de position et les nécessaires arbitrages à effectuer dans la construction. 

Créé en 2003 et spécialisé en structure, façades et environnement, le bureau d’études Elioth (groupe Egis) se distingue par ses nombreuses collaborations en France et à l’étranger pour des projets de construction tous matériaux confondus. Le BET s’est également livré des recherches sur la neutralité carbone ou encore sur les interactions énergie-climat. Fort d’une approche mutlimatériaux et d’une expertise dans le calcul des ACV, le bureau a pris position dans le débat sur la prétendue baisse de l’empreinte carbone du béton grâce au remplacement du clinker par les laitiers des hauts-fourneaux. Le BET pointe du doigt une « connivence entre les secteurs de la sidérurgie et de la cimenterie » qui arrive à justifier une division de l’empreinte carbone des bétons par trois, voire par cinq. Elioth démontre que, si « le laitier permet de réduire le bilan carbone du béton, les bétons dits bas carbone (CEM II ou III) sont en réalité légèrement décarbonés1 ».

 

D’a : Qu’est-ce qui a poussé Elioth à prendre part au débat et à effectuer cette démarche d’arbitrage ? 

Guillaume Meunier : Nous constatons que notre rapport à la filière béton est typiquement français et nettement « lobbyisé ». Les bétons dits bas carbone ont tendance à se présenter comme une solution de facilité, c’est devenu le mot magique. Or, ces bétons existent depuis toujours, ils permettent d’éviter l’acidification des fondations. Mais au départ, on n’appelait pas ça « béton bas carbone » et on préfère attribuer cette appellation à d’autres types de béton. L’ensemble de cette réflexion sur les bétons bas carbone vient du fait que nous sommes convaincus qu’il faut se poser des questions en essayant d’apporter des réponses – parfois contre vents et marées – surtout au moment où l’analyse du cycle de vie (ACV) devient un argument comme un autre, un argument qui prend un certain poids dans les discours. Si cet argument commence à avoir une certaine valeur, il n’a pas encore la même que l’économie, malheureusement. De notre côté, on s’est rendu compte qu’on arrivait à justifier des projets en béton. En tordant un peu les chiffres, en poussant des logiques à l’extrême – et sans greenwashing –, on arrivait à dire qu’un projet était plus vertueux en béton qu’en bois. En même temps, on sait c’est que faux ! Quels que soient les arguments ou contre-arguments, avec de vraies ou bonnes réponses, il ne faut pas aller contre la physique. 


Il est vrai que le béton présente beaucoup d’avantages, mais tout le monde a compris qu’il faut qu’on change. Il y a un effet de remplacement de l’ancien monde par le nouveau monde. Cela dit, le béton est presque l’ennemi facile – on fait peu d’erreurs en affirmant – à quelques kilos de CO2 près – qu’il n’est pas bon pour la planète. Et quand on parle du CO2, on évince la question du sable, de la biodiversité… Le problème, c’est la part hégémonique du béton qui représente 90 ou 95 % de la construction. Ce matériau a été encensé pendant nos études d’architecture, avec quelques cours sur la construction bois, mais qui restaient peu nombreux. J’aimerais que le 90 % béton diminue drastiquement : le but n’est pas de descendre à 10 %, mais il reste une marge de manœuvre. 

 

D’A : La « poétique du béton » est-elle inaltérable ? 

L’analogie qui me vient en tête, c’est que je suis devenu végétarien tout en aimant la viande. J’adore l’architecture de Tadao Ando mais ça ne veut pas dire que son impact est nul. La beauté de la matière reste importante ; un mur en béton, c’est très beau ; le bois on a tendance à la cacher, on ne peut pas le mettre à l’extérieur… Le béton a ses avantages : coulé en place, on arrive avec des toupies, on lui donne la forme qu’on veut, on ne se pose pas de questions. On a l’impression que le béton est très simple, en réalité c’est compliqué, en fonction des formulations, des dosages… Le parallèle avec l’alimentation est intéressant : on commence à s’interroger sur la provenance de nos aliments avec le bio. Il n’y a pas tant de remises en cause avec les bétons, alors que tout le monde se pose cette question pour bois. Si on s’intéresse à la provenance des bois, on doit se demander d’où vient le sable. 

 

D’A : Comment dans ce contexte évolue le travail des BET aux côtés des architectes ? 

C’est un peu le monde à l’envers : on nous impose presque d’être d’économistes de la matière. C’est comme un nouveau rôle pour déterminer de choix des moquettes, des revêtements, calculer le moins de grammes de structure… On n’est pas très à l’aise avec ça, car c’est un engagement important et tout le monde nous tombe dessus. J’aimerais que le sujet soit pris à bras-le-corps par les architectes : nous n’avons pas pour rôle de leur tordre le bras en disant « ce que vous faites est mauvais en carbone ». Pourtant, d’une certaine manière, le carbone est aussi un moyen de réconcilier tout le monde : maîtrise d’ouvrage, architectes, ingénieurs. Souvent quand on parle de carbone, il y a une espèce de corrélation avec le coût. 

 

D’A : Quelles perspectives d’évolution peut-on espérer autour de la question des bétons ? 

Mon sentiment, c’est que la filière béton s’est trop reposée sur ses lauriers, avec une R&D peu visible. Mis à part la stratégie de neutralité carbone des grands groupes qui est très bien, on a du mal à saisir… La filière bois tente de s’organiser depuis dix ans et les projets pour les jeux Olympiques 2024 ont bien aidé, avec les études du CSTB par exemple, à faire bouger les lignes. Malgré une certaine inertie dans sa filière bois, le bois affiche une stratégie de développement assez claire. Pour les bétons, c’est flou. 


D’un certain point de vue, la RE2020 fait du bien au débat : elle permet de rebattre les cartes. Sans RE2020, il n’y aurait pas eu E+C-, et sans E+C- il n’y aurait pas eu ces questions liées au carbone. C’est assez sain. Si ça permet à la filière béton de se réapproprier les sujets et de se remettre à faire de la R&D, nous avons tous à y gagner. On ne veut pas tuer la R&D, on veut que les gens en fassent. Depuis l’article, je suis en contact avec des fabricants de bétons belges qui cherchent à évoluer. 

 


1. Voir l’article datant du 15 décembre 2020, à consulter sur elioth.com/le-vrai-du-faux-beton-bas-carbone/ 

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