Imaginer le Grand Bordeaux de demain

Rédigé par Françoise MOIROUX
Publié le 27/05/2011

Article paru dans le d'A n°201

Aux grands projets vitrines de l'urbanisme, la Communauté urbaine de Bordeaux (la CUB) préfère un urbanisme plus diffus, qui replace au centre la question du logement et de l'habitat. Cinq équipes d'architectes ont été consultées dans la perspective de construire « 50 000 logements autour des axes de transports collectifs ». À la rareté de ce débat métropolitain, s'ajoute l'originalité de la démonstration en actes à laquelle elles s'attellent. L'appel à projets initié par la Communauté urbaine de Bordeaux met en vedette « la métropole habitante » et aborde la question de la densité urbaine sous un angle culturel. 



En s'attaquant à l'ordinaire de la production urbaine, la consultation élargit le champ d'action d'un urbanisme à la française, rivé depuis plus de vingt ans à l'exception qu'incarnent les grands projets urbains. Elle innove, en soumettant la grande échelle du territoire métropolitain à l'épreuve de l'expérimentation. Auréolé d'une modestie qui contraste avec la masse de logements à construire, le processus de projet ouvre la voie d'une urbanisation plus inventive.


De terroir en terreau métropolitain

Pour rivaliser avec les autres métropoles européennes, la Communauté urbaine de Bordeaux (720 000 habitants, 27 communes) veut atteindre le seuil symbolique du million d'habitants. Dans cette perspective, il lui faudrait construire 150 000 nouveaux logements d'ici 2030 et doubler sa production annuelle. Ce désir de croissance répond également à la nécessité de lutter contre les forces centrifuges dont, paradoxalement, se nourrit l'attractivité bordelaise. En témoignent l'évasion des populations vers l'arrière-pays viticole et forestier ou le littoral atlantique et la diminution constante du poids de la communauté urbaine dans la construction en Gironde. Aux effets de l'héliotropisme, s'ajoute l'imparable argument d'un prix au mètre carré plus accessible à mesure qu'on s'éloigne de Bordeaux. S'étendant de Libourne à Arcachon, l'aire urbaine de Bordeaux a déjà franchi, elle, le cap du million d'habitants, mais au prix du mitage généralisé des campagnes et bourgades périphériques. La densification du territoire de la Communauté urbaine de Bordeaux se veut un remède à cet étalement urbain, éloignant toujours plus l'habitat de l'emploi.

Alain Juppé et Vincent Feltesse, président de la Communauté urbaine depuis 2007, plaident tous deux en faveur de ce recentrage métropolitain. En 2009, le premier avait présenté « le projet de métropole durable » de Bordeaux à l'horizon 2030. Conçu sous la forme d'un « arc de développement », celui-ci relie les grands projets urbains de la ville-centre. Filant la métaphore de l'arc, la communauté urbaine mise, elle, sur les « flèches de développement » du tramway. Afin de rentabiliser les 800 millions d'euros d'argent public investis dans la troisième phase d'extension du réseau*, la CUB souhaite prioritairement construire sur ses rives. L'enjeu réside également dans la prévention d'une nouvelle flambée spéculative.

Aux 50 000 à 60 000 logements neufs programmés à l'intérieur des grands projets urbains de Bordeaux, s'ajouteront 40 000 logements en secteur diffus et les fameux « 50 000 logements autour des axes de transports collectifs ». Tout est dit dans l'énoncé de la consultation, qui tient lieu à la fois de programme et de slogan. Où mieux qu'à Bordeaux, mener campagne en faveur de la densité ? Au royaume de l'échoppe et du pavillon et dans une ville d'aussi faible hauteur, nul doute que l'on puisse tordre le cou à certains stéréotypes. Mais densifier ne relève pas de l'évidence culturelle, tant l'imaginaire du terroir hante le territoire de la Communauté urbaine. De terroir en terreau métropolitain, le glissement à opérer implique un changement de paradigme.


Cinq regards sur le territoire

Les agences OMA, Lacaton-Vassal, Alexandre Chemetoff, L'AUC et 51N4E accompagnent le processus de densification couplé au développement des transports collectifs. À l'issue d'une première phase de dialogue compétitif (juillet 2010-mars 2011), toutes se sont vues reconduites dans leur mission. Les différents lots attribués aux équipes recouvrent autant de configurations urbaines ou d'opportunités foncières à exploiter : secteurs pavillonnaires évolutifs, grands sites commerciaux, grands sites monofonctionnels d'activité, d'enseignement et de recherche, franges des grands espaces naturels et lisières urbaines, gares et quartiers de gare, voies de faubourg et pénétrantes urbaines… Leur étroite imbrication, mise en exergue dans la méthodologie résolument transversale de certaines équipes, n'en relativise pas moins la portée de ce découpage. Pour éviter une superposition de maîtrise d'ouvrage, le lot incluant le campus universitaire n'a pas été attribué malgré l'énorme gisement foncier qu'il représente. Les équipes s'accordent sur le constat d'une urbanisation diffuse et sur la profusion de terrains disponibles, permettant le maintien de l'équilibre entre ville et nature et la préservation des 50 % d'espaces naturels constitutifs du territoire de la CUB. Quand certains voient dans la propension de la ville à l'étalement « une composante du plaisir de vivre bordelais », d'autres invoquent une substance urbaine devant trouver sa raison d'être métropolitaine.

La première phase de la consultation illustre surtout la diversité des postures et des cultures de projet. Alexandre Chemetoff et Jean-Philippe Vassal développent une approche pointilliste. Le premier colle à la commande, en se livrant au recensement systématique de délaissés urbains ou de « situations construites » à optimiser dans le lit du tramway. Moins conciliant, le second mène une croisade en faveur des grands ensembles collectifs, identifiés comme le lot banni de la consultation. Il en dresse l'inventaire et prône l'arrêt des démolitions. Parallèlement à l'adjonction de nouveaux logements, l'exception de la tour Bois-le-Prêtre à Paris doit devenir la règle à Bordeaux. Aussi fervent soit l'éloge des 50 000 logements à construire ou à réhabiliter, hissant chacun d'eux au rang de villa, leur simple addition peut-elle toutefois suffire à « faire métropole » ?

Plus férus de grande échelle, l'OMA et L'AUC se rejoignent dans la critique d'un développement radioconcentrique et la désignation de la boucle ferroviaire qui ceinture Bordeaux comme vecteur stratégique de développement. L'OMA voit en cette rocade, intermédiaire entre celle des boulevards extérieurs de la ville-centre et celle autoroutière de l'agglomération, une ceinture de contention douce, apte à délimiter un hyper centre et à relier les grandes entités paysagères. L'AUC l'identifie comme territoire de projet parmi plusieurs autres : le pavillonnaire, la topographie des coteaux et des « jalles » (cours d'eau), le campus universitaire, le vis-à-vis de la rive droite de la Garonne, l'aéroport et la gare TGV.

Entre pointillisme et infrastructure territoriale, la jeune agence bruxelloise 51N4E explore une voie médiane assez stimulante. Elle esquisse un modèle d'urbanisation alternatif aux figures de l'hyper centre et du centre-bourg en se référant essentiellement au territoire. Les concepts qu'elle développe jouent sur divers types et échelles de proximité. Combinant « densités horizontales » et « densités émergentes », elle défend l'idée d'une mise en relation de ces dernières avec la nature et le grand paysage.


À l'école de la densité

À Bordeaux, on se réjouit d'une décennie 2010 radieuse, déjà considérée comme un grand cru : liaison TGV avec Paris (deux heures), Toulouse (une heure) et l'Espagne à l'horizon 2016-2020, troisième phase du tramway, grands projets urbains, dont l'opération d'intérêt national Bordeaux Euratlantique… Alors que, enfin désenclavée, Bordeaux se rêve millionnaire, la densification du territoire de la CUB pose la question de son identité et de son image. Dans les différentes visions des architectes, l'exégèse du territoire ne paraît pas toutefois le versant le plus fertile. Malgré la présence de paysagistes, le prisme géographique n'est sans doute pas suffisamment pris en compte. La profondeur de champ historique manque à l'analyse des représentations et des pratiques de l'espace, au même titre que l'approche sociologique, économique et culturelle. La relation au territoire n'en conditionne pas moins les manières d'habiter et les formes urbaines. En l'absence d'un exercice de portraiture plus emprunt de cette réalité, certaines contributions souffrent d'une trop grande abstraction. Face au pouvoir d'attraction du Bordeaux monumental, des terroirs viticoles et forestiers ou du littoral, l'attractivité résidentielle du territoire de la Communauté urbaine apparaît pourtant comme une problématique majeure. Pallier le déficit d'image du territoire de la CUB ou le flou de sa représentation demeure une question à explorer pour imaginer une urbanisation plus complice de son identité.

Inhérente à l'exigence politique de débouché opérationnel, la dynamique enclenchée par la commande, s'annonce cependant prometteuse. Sollicités sur le terrain de l'ingénierie de projet, les architectes se voient appelés à réfléchir aux mécanismes de la fabrique urbaine, qu'ils doivent d'ordinaire plus fréquemment subir qu'infléchir. Aux circonstances du territoire à prendre en compte, s'ajoutent en effet toutes les conditions de projet à réunir pour bâtir beaucoup plus et beaucoup mieux. C'est tout l'enjeu des prochaines phases, qui consistent à rencontrer les acteurs locaux, à sélectionner les sites et à mobiliser les opérateurs, avant de réaliser les études de faisabilité d'au moins une quinzaine d'opérations témoins. Le dialogue entre la maîtrise d'ouvrage et chacune des cinq équipes – une vingtaine de réunions au total – a favorisé l'appropriation de la démarche et la sensibilisation à ses enjeux urbanistiques. Différents services de la CUB étaient impliqués, l'agence d'urbanisme et arc en rêve également, ainsi qu'une douzaine d'élus communautaires réunis en comité de pilotage. Dans la foulée de la présentation aux maires du travail des cinq équipes, une semaine de débats publics a été organisée avec pour cible les professionnels et les maîtres d'ouvrage publics ou privés.


Un laboratoire en guise de pari

Si l'échelle de la réflexion ou le pedigree de certaines des équipes en piste invite à apparenter la démarche bordelaise à celle du Grand Pari(s), la nature des enjeux l'en dissocie, malgré les enseignements qu'elle paraît en tirer. Elle incarne néanmoins une nouvelle conjoncture stratégique. Vincent Feltesse, également président de la Fédération nationale des agences d'urbanisme et de l'établissement public Bordeaux Euratlantique, entend en effet rompre avec le rôle historique « de banquier et de cantonnier » dans lequel s'était laissé enfermer la CUB. Il le fait en se positionnant sur le terrain des idées, comme l'illustre le processus d'élaboration concertée du « projet métropolitain » de la CUB, alimenté par un large débat prospectif, relayé sur Internet et dans la presse régionale.

Si la démarche programmatique des 50 000 logements ne résume pas la politique de logement de la CUB, elle a pour vertu majeure de pouvoir l'inspirer. À travers le financement du logement social, la réglementation du PLU, la maîtrise du foncier, la CUB dispose en effet d'importants leviers de construction. Elle souhaite en outre remédier à l'inadéquation entre les nouveaux produits résidentiels mis sur le marché, en particulier en rives du tramway, et les besoins des populations : taille insuffisante des logements pour les familles, inaccessibilité aux revenus modestes… Ce qui séduit dans cette démarche de projet, à mi-chemin entre planification et expérimentation, réside avant tout dans le fait qu'elle s'invente sur un mode empirique. Michel Jacques (arc en rêve) voit dans l'intérêt croissant qu'elle suscite auprès des élus, au-delà de tout clivage idéologique, le signe conjoncturel d'une incertitude quant à la manière de fabriquer la ville et un désir d'alternative à l'urbanisme de ZAC. Si le processus engagé offre une précieuse ingénierie de projet à des communes qui, pour beaucoup, en sont privées étant donné leur disparité, nul ne peut toutefois en prédire l'issue.

Quels seront les critères d'éligibilité et de labellisation des opérations ? L'OMA suggère la création d'une AOC (Architecture océanique climatique), Djamel Klouche parle « d'actes millionnaires » à associer à de « l'homéopathie ». Comment concilier les différents partis des équipes ? Quelles seront les interférences avec le PLU communautaire en cours de révision, certains allant jusqu'à prescrire l'instauration d'une « zone 50 000 » ? Quels dispositifs mettre en œuvre, notamment en matière fiscale, pour inciter à construire ? Comment mobiliser les acteurs – parmi lesquels les « atypiques » sont également ciblés – ou encore élargir les Partenariats Public/Privé aux quatre P de l'AUC, ajoutant le P de Population ? Comment promouvoir une économie résidentielle transgressant le périmètre des opérations à des fins de mutualisation ? C'est au moment de la réalisation des projets à l'ébauche que s'expérimenteront les solutions ou que se reformuleront les questions.

L'énorme défi consiste à vouloir appliquer cette démarche qualitative à la masse des 50 000 logements programmés en misant sur son pouvoir de contagion. Cet appétit d'urbanisme ne peut que réjouir, d'autant que l'aiguisent un certain pari sur l'inconnu et l'ouverture d'un chantier laboratoire, inédit à pareille échelle métropolitaine. Mais pour que cette vaste campagne culturelle gagne l'ensemble du territoire, les projets affublés d'une valeur de test auront à convaincre des vertus de leur label et de l'opportunité d'une charte des 50 000. On les attend…

* Trente-quatre kilomètres supplémentaires de tramway s'ajouteront d'ici 2018 aux quarante-quatre déjà existants.


> Les cinq équipes en piste

OMA + Coloco + Elioth + Iosis + CBRE.

Lacaton-Vassal + Druot et Hutin + Marlin + Rivière + VPE.

Alexandre Chemetoff + De Pardieu Mattei + Oasiis + ETC + MDETC + S. Marot.

51N4É + Grau + Idea + D. Boudet + T. Laverne + 3E.

L'AUC + Bas Smets + Nfu + Icade + Tribu + F. Gilli + Arup + Étude Chevreux.


> Conseil & expertise

A'urba, agence d'urbanisme Bordeaux métropole Aquitaine.

Arc en rêve, centre d'architecture.

Une Fabrique de la ville (J.-L. Subileau).


> Le calendrier

Juillet 2010-mars 2011 : dialogue compétitif avec les cinq équipes lauréates de l'appel à projets.

Avril-juillet 2011 : rencontre avec les acteurs et sélection des quinze sites de projet.

Août-décembre 2011 : études de faisabilité et programmation des opérations tests.


> La restitution

Synthèse du dialogue compétitif disponible en ligne : « 5 dialogues pour 50 000 logements autour des axes de transports collectifs », Agence d'urbanisme de Bordeaux métropole Aquitaine, Communauté urbaine de Bordeaux, mars 2011.

Voir aussi le détail des contributions de chaque équipe sur le site <www.lacub.fr>.

Les articles récents dans Points de vue / Expos

La politique de l’architecture après la Covid-19 Publié le 12/10/2020

Nombreux sont ceux qui naturellement ont imaginé que l’architecture devait proposer ses… [...]

Si l’échec est un but, la transition écologique du BTP pourrait être un chef-d’œuvre Publié le 12/10/2020

Des conflits d’intérêts, Une « task force », Un rapport secret, Une… [...]

« Frémissements » : Susanna Fritscher au Centre Pompidou-Metz Publié le 25/08/2020

L’installation de Susanna Fritscher investit de ses fils blancs l’intérieur de l’un des … [...]

L’habitat collectif en zugzwang Publié le 25/08/2020

Le zugzwang est une situation du jeu d’échecs dans laquelle le joueur est contraint de jouer… [...]

Miroir grossissant Publié le 30/06/2020

Le confinement fut propice aux imaginaires du monde d’après. Avec le déconfinement, c’est… [...]

.

Réagissez à l’article en remplissant le champ ci-dessous :

Vous n'êtes pas identifié.
SE CONNECTER S'INSCRIRE
.

> L'Agenda

Novembre 2020
 LunMarMerJeuVenSamDim
44      01
4502 03 04 05 06 07 08
4609 10 11 12 13 14 15
4716 17 18 19 20 21 22
4823 24 25 26 27 28 29
4930       

> Questions pro

À quoi forment nos écoles d’architecture ?

En 2018, la réforme des études d’architecture transformait les Écoles nationales supérieures d’architecture en « établissements…

Le rôle déterminant et pourtant toujours menacé des Maisons de l’architecture

Par leur maillage territorial et leurs actions de sensibilisation et de diffusion, les Maisons de l’architecture contribuent activement à la…

Déconfiner sans déconfiture

Petites et grandes, les agences ont travaillé à distance pendant le confinement. Comment gèrent-elles la fin du télétravail ? La crise…