Une brève histoire de l'isolation (1/10)

Rédigé par Hubert LEMPEREUR
Publié le 02/09/2016

Article paru dans le d'A n°247

Alors qu’une nouvelle ère s’annonce aujourd’hui, dans laquelle il est question de clore encore plus et mieux les parois et les fenêtres, il semble qu’il y aurait quelque intérêt, sinon urgence, à faire l’histoire de l’isolation. Une histoire qui rencontre tout à la fois celles du chauffage, de la climatisation et de la ventilation, et aussi celle de leur effet matériel et typologique sur l’architecture. C’est à l’esquisse de cette histoire et de ses possibles que nous nous appliquerons dans les numéros à venir de d’a, en évoquant quelques moments, personnages, tentatives et dispositifs clés de la naissance et du règne de l’isolation, tout en essayant, comme il est d’usage dans un feuilleton, de ménager, de-ci de-là, quelques fausses pistes et rebondissements.


Au début du parcours, plutôt que des murs épais ou du polystyrène, l’on trouvera le verre. Du premier isoloir électrique de 1783 au triple vitrage, en passant par les galeries des phalanstères ou par le mur-rideau de l’Armée du salut et la « chaîne de verre » germaniste, il est le matériau de l’isolation par excellence, il en accompagne les rêves et les contradictions. Nous consulterons ensuite les manuels d’architecture et de construction, ainsi que les revues professionnelles, remplies, dès l’entre-deux-guerres, de publicités vantant des matériaux présentés comme isolants acoustiques et thermiques. Nous succomberons à une fascination coupable devant la façon dont Le Corbusier, encore, et ses douteuses fréquentations, les docteurs Winter, Carrel, et l’ingénieur André Missenard, penseront mettre de l’ordre dans ce vaste et productif fourre-tout. Nous interrogerons alors les objectifs de la Reconstruction et des Trente glorieuses, qui, pour avoir parfois donné existence à des « passoires thermiques », suivant l’expression consacrée, n’en relevaient pas moins d’une logique énergétique et matérielle incontestablement cohérente. Pris de doutes, nous prendrons la route, en particulier vers le Nouveau-Mexique, mais pas seulement, pour chercher la voie de l’autonomie et de la libération. De retour, désormais condamnés à nous assumer sur un mode « socialiste-conservateur-libéral » suivant le programme de Leszek Kolakowski, mais pas résignés, nous nous accablerons des politiques publiques françaises, de leur caractère aussi incantatoire que technocratique et contre-productif. Pour faire bonne mesure, nous nous gausserons du rejet violent de l’ITE qui se manifeste désormais ouvertement outre-Rhin, au moment même où l’on imagine massifier en France les procédés et produits développés là-bas durant des décennies. Et, enfin, nous lorgnerons sur des pratiques exotiques (en particulier translémaniques), susceptibles de redonner un peu de candeur et d’espoir.


Épisode 1/10 : Introduction à une histoire architecturale de l'isolation
Nos sociétés contemporaines semblent avoir enfin pris conscience des réalités de l’ère de l’Anthropocène. L’une de leurs priorités est d’ériger des constructions et d’agencer des territoires dont les effets sur l’écosystème terrestre ne se révèleront pas suicidaires à plus ou moins court terme. Pourtant, la dimension énergétique de l’architecture reste relativement peu pensée sur le fond. Chacun tâchant de croire que la crise énergétique et climatique pourra être résolue, en architecture, par des matériaux toujours plus isolants et par l’intégration d’équipements toujours plus sophistiqués. 

Quasi imposées par les normes et les calculs conventionnels, par la commande ou la demande sociale, sur-isolation et inflation technologique apparaissent aujourd’hui comme les deux mamelles du sursaut « écologique » de l’architecture. Et peu importe si la promesse de lendemains heureux repose sur des produits largement issus de la pétrochimie et des matériels à faible pérennité, voire à obsolescence programmée. Toute une quincaillerie qui pourrait tout autant être désignée comme coresponsables de la dérive de l’architecture de la croissance, pourtant dénoncée sans nuances. Face à ces contradictions, quelques voix s’élèvent évidemment, avec, par exemple : ici, un Gilles Perraudin et son rêve d’une réinvention de la construction en pierre massive, comme autorégulée ; là, le duo Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal et leur idée d’appliquer les principes bioclimatiques en série, en isolant les bâtiments neufs ou existants par des espaces non chauffés translucides. Le premier joue avec l’inertie et le déphasage, les seconds avec l’effet de serre et la convection : dans les deux cas, l’architecture, sobre dans son empreinte énergétique et simple dans son équipement technologique, privilégie la ventilation naturelle, laisse aux usagers une certaine amplitude dans le choix de leur plage de confort, et décline les échanges thermiques dans toute leur variété.

À rebours, en misant tout sur la résistance thermique et l’étanchéité à l’air de l’enveloppe bâtie, les politiques institutionnelles, sous la pression d’un volontarisme politique à courte vue, sont en train de transformer des opportunités en contraintes mortifères1. Ce faisant, elles assument d’appauvrir fondamentalement la ville et l’architecture. Mais ce sacrifice ne serait-il pas effectivement salutaire, s’il permettait de limiter le réchauffement, la fonte des pôles et les cataclysmes annoncés de la montée des eaux ? Face à de telles menaces, une ou deux générations ne pourraient-elles pas s’asseoir sur les bienfaits et la beauté de l’architecture ?

Tout le problème posé par l’actuelle injonction normative ne réside pas tant dans son niveau d’exigence – la norme a malheureusement plutôt tendance à niveler les ambitions –, que dans l’impossibilité de penser, et donc d’agir, à laquelle nous expose la massification de solutions stéréotypées2. Cette crainte est fondée : le discours sur l’isolation est aujourd’hui omniprésent, tantôt comme un mantra, tantôt comme une lamentation, comme si l’alternative consistait soit à accepter inconditionnellement des règles, au risque de l’absurde, soit à s’en exempter purement et simplement. Mais il n’existe que bien peu de théories de l’architecture lues au filtre de l’énergie, et encore moins d’histoire architecturale de la question énergétique3. Si la dimension culturelle de celle-ci n’est que très rarement interrogée, ses enjeux patrimoniaux, eux, ne sont pas même envisagés4. Du fait de leur caractère en apparence non visible, parce que la résolution de leur contrainte est abandonnée aux bureaux d’études techniques et à la norme, les phénomènes physiques – conduction, convection et rayonnement de chaleur, absorption, réflexion et émission de rayonnement, courants d’air et migration de vapeur d’eau, inertie et effusivité, etc. – n’appartiendraient-ils donc pas en plein au jeu architectural ?


Amnésie collective

Le sujet a pourtant été brillamment porté sur le devant de la scène voici près d’un demi-siècle par Reyner Banham, avec son essai The Architecture of the Well-Tempered Environment, paru en 1969. Décrivant le développement des fluides à partir du XVIIIe siècle dans les constructions américaines et européennes, le critique montre comment l’architecture ne devrait pas seulement s’appréhender en tant que combinaison de formes et de structures, mais plutôt comme production d’un environnement, incluant la lumière, la thermique et l’acoustique. En cela, cette théorie, qui analyse notamment l’intégration des technologies de conditionnement artificiel de l’air et de la lumière à l’heure de la mécanisation du bâti, rejoint celles des mouvements de la contre-culture. Quasi contemporains, l’exposition tenue en 1964 au MoMA et le livre de Bernard Rudofsky, Architecture without architects: A Short Introduction to Non-Pedigreed Architecture, empruntent en effet le même point de départ : celui de l’existence parallèle, tangible et fondamentale, des bâtiments à travers les flux et les fluides. Avec une proposition différente : celle de refonder l’architecture dans un approfondissement des dispositifs environnementaux vernaculaires et populaires. Les lecteurs de Rudosfky sont tentés de chercher l’autonomie par le do-it-yourself, l’expérience communautaire et les énergies libres, telles que le soleil et le vent, et assez peu dans l’isolation. Mais la voie ouverte par l’importante diffusion de ces expériences alternatives5 est balayée par la vaste désillusion des années 1980. Aux États-Unis, Ronald Reagan démonte les capteurs solaires posés par Jimmy Carter sur le toit de la Maison-Blanche ; en France, le mitterrandisme tue dans l’œuf l’écologie politique et sa culture libertaire.

Sans qu’on l’ait invitée, la question énergétique revient en force, à l’orée du XXIe siècle. C’est peu de dire que les architectes, qui l’ont délaissée, ne sont alors pas préparés à son retour, ni leurs partenaires et commanditaires. Sans doute, cette amnésie collective est-elle le reflet d’une absence persistante et générale d’intérêt pour la culture technique et matérielle. Mais surtout, au même moment, le processus de numérisation du monde, tout en accélérant de façon exponentielle la marchandisation de notre existence, a dissocié des pans entiers de cette culture et fait exploser ce qui restait de sens commun en matière d’aménagement de l’espace et du territoire. L’inversion des fins et des moyens et la parcellarisation des savoirs et des compétences que décrivait Aldous Huxley au pire de ses fantasmes sociobiologiques est devenue réalité. Comme dans La Possibilité d’une Île de Michel Houellebecq, cruel dissecteur de la société libérale, nous sommes, chaque jour un peu plus, à la fois tous dépendants et tous « isolés ».

Or, c’est bien à ce champ lexical quelque peu sépulcral – île et seul – qu’appartient le terme d’isolation. Et, il se pourrait, justement, au propre comme au figuré, qu’une des principales fractures de l’architecture moderne tienne au concept d’isolation. Lorsque, dans ces mêmes pages6, un des plus fins anatomistes du bâti préindustriel parisien, Jacques Fredet, affirme que compter sur l’isolation d’un bâtiment est « la plus grande faute de conception qu’un architecte puisse commettre », il ne faut pas seulement y voir une provocation situationniste, mais un renvoi à un état universel et presque banal de l’architecture et de son histoire, où l’isolation n’apparaît que comme la correction d’une enveloppe ayant perdu sa matérialité composite et devenue déficiente.


Maîtriser le feu, maîtriser l’air

Depuis presque toujours et quasiment partout sur le globe, la question du transfert de chaleur par conduction et donc de la résistance thermique des matériaux – Saint-Graal actuel de nos calculs de « RT » – n’a pas été centrale. Pour qu’elle tende à le devenir en Occident, il a fallu d’abord enfermer le feu et maîtriser le chauffage par convection : on s’accorde à dire que ce cap fut passé avec le fameux poêle de Benjamin Franklin, commercialisé à partir de 1745. Grâce au père fondateur des États-Unis, de clôture physique perméable à l’air, l’enceinte de maison pouvait prendre la voie d’une enveloppe hermétique, les progrès de l’industrie du verre durant le siècle et demi suivant faisant le reste. La maison n’était plus tenue au foyer de la cheminée et à son rayonnement (et ses fumées). Le caractère quasi sacré7 du foyer – dans lequel Vitruve voyait l’origine même de l’architecture et du regroupement humain – se perdait, au profit de la notion de confort thermique, et les hommes allaient bientôt pouvoir tuer Dieu. Ceci étant accompli en 18828, il ne restait plus, pour qu’advienne vraiment l’architecture moderne, qu’à Willis Carrier, vingt ans plus tard, de s’affranchir d’un problème technique autrement plus complexe que ceux résolus antérieurement par Franklin et Nietzsche : maîtriser le rafraîchissement mécanique des bâtiments.

Avec la climatisation, il devint enfin loisible de conditionner l’ambiance des bâtiments suivant une température et une hygrométrie toujours égales, toujours « conformes », tout en les maintenant parfaitement clos. Henry Miller livrera, en 1945, un portrait de la société américaine avec pour titre une efficace métonymie : Le Cauchemar climatisé. Mais au-delà des excès yankees, la France, forte de son exception du tout-électrique et nucléaire, apportera par la suite quant à elle une délicate contribution à la voie de l’architecture comme système clos, avec la généralisation de l’isolation intérieure. L’Allemagne de l’Ouest, grande fabricante de chaudières, que sa tradition immémoriale de chauffage de masse prédisposait davantage à privilégier une bonne inertie du bâti, s’intéressera quant à elle à l’emballage extérieur dès la fin des années 19509, suivant le modèle développé au même moment pour le conditionnement des produits de consommation.


1. Sur le papier au moins, la loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à « la transition énergétique pour la croissance verte » et le décret n° 2016-711 du 30 mai 2016 tendent à imposer l’isolation par l’extérieur à partir de janvier 2017 à l’occasion de travaux de réfection de façade ou de toiture.

2. Le bilan des opérations PALULOS a visiblement quitté les mémoires, à moins que l’histoire ne doive fatalement et tragiquement toujours bégayer.

3. Parmi les exceptions, citons : collectif, Désolé, plus d’essence : l’innovation architecturale en réponse à la crise pétrolière de 1973, CCA, 2007 ; Cyrille Simonnet, Brève histoire de l’air, Quæ, 2014 ; ou encore les travaux universitaires d’Emmanuelle Gallo sur l’histoire du chauffage.

4. Plusieurs cas français de « restaurations » récentes de bâtiments du XXe siècle par des architectes en chef des monuments historiques (le Refuge et le Centre espoir de l’Armée du salut à Paris, par François Chatillon, ou encore la résidence André-Mignot à Versailles par Frédéric Didier) ont montré la difficulté, voire le dédain à considérer la conception thermique d’origine comme partie prenante du potentiel de transformation et du legs patrimonial.

5. Caroline Maniaque, Go west ! Des architectes au pays de la contre-culture, Parenthèses, 2014.

6. Jacques Fredet, « Les enseignements hygrothermiques des bâtiments d’habitation préindustriels », d’a, n° 207, avril 2012.

7. Lisa Heschong a magnifiquement décrit tous les rituels et le symbolisme rattachés aux dispositifs thermiques traditionnels : Architecture et volupté thermique, Parenthèses, 1981 (Thermal Delight in Architecture, MIT Press, 1979).

8. Au-delà du Gai Savoir et des perplexités nietzschéennes, il est certain que les ingénieurs depuis la fin du XVIIIe siècle ont largement contribué à un désenchantement du monde et à une nouvelle rationalité fondée notamment sur l’analyse des flux, comme l’a montré Antoine Picon : L’Invention de l’ingénieur moderne : l’École des Ponts et chaussées, 1747-1851, Presses des Ponts, 1992.

9. Ariane Wilson a livré une saisissante généalogie de l’ITE à travers l’histoire du fabricant allemand STO, dans son enquête « Date de péremption, voir l’emballage », Criticat, n° 17, printemps 2016.



Lisez la suite de cet article dans : N° 247 - Septembre 2016

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