Du réel et de sa réinterprétation... Djamel Klouche aux Courtillères

Rédigé par Françoise MOIROUX
Publié le 22/11/2004

Pantin, les Courtillères (1955-1965), Emile Aillaud architecte.

Article paru dans d'A n°141

Que ce soit à Pantin, à Grenoble, à Troyes ou à Arcueil-Gentilly, les marchés d'étude de définition ont été pour l'AUC, agence créée en 1996, l'occasion de se forger une vision à la fois critique et prospective. Associé à Caroline Poulin et François Decoster, Djamel Klouche, qui enseigne le projet à Versailles, en est ici, sur les terres d'émile Aillaud, la voix.

«à suivre », pensent les uns ; « à neutraliser », pensent les autres, apparemment peu sensibles aux difficultés d'accès des jeunes architectes-urbanistes à la commande publique. Est-ce à dire que dérange le regard de cette nouvelle génération née dans le « déjà-construit », voire qu'il décape, lorsqu'il perce médiatiquement ? Qu'en pense l'intéressé ? Et bien justement, qu'il se sent assez « esseulé » sur cette scène du renouvellement urbain en panne sévère de renouvellement des idées et des concepts. Une scène hexagonale qu'il juge « rébarbative », très peu encline à faire naître des vocations chez les plus jeunes tant l'école française du projet urbain lui paraît, depuis une quinzaine d'années, figée et rivée sur la morphologie.
Le gêne, dans la discipline, la codification et l'institutionnalisation de la parole publique dépouillant les mots de leur substance et n'en acquérant pas moins force de vérité et de loi. Et plus encore l'atterrissage sur le terrain, telles des « soucoupes volantes », de discours formatés qui homogénéisent les pratiques, occultent l'extrême diversité des problématiques, et « manipulent le projet » en l'assujettissant aux normes et aux codes discursifs. Ce qu'il dénonce le plus fondamentalement s'énonce ainsi : l'« alliance structurelle du projet urbain avec la modernité », au sens où celui-ci s'extrait du réel et refuse l'« implication territoriale et sociétale », et non au sens stylistique. Ce qu'il sous-entend : pour enfin vivre la contemporanéité, il faut « se réattacher au réel ».
C'est son attirance instinctive pour la ville, dérogeant ou échappant aux modèles canoniques, qui l'a propulsé sur le terrain des quartiers d'habitat social. à lire, le portrait qu'il a dressé d'Hanoi avec François Decoster. Il revendique la nécessaire « banalisation du processus de transformation de ces quartiers », et prend garde à ne pas s'enfermer dans ce champ, selon lui « (conta)miné par la politique et l'idéologie ». Son regard n'en n'a pas moins séduit et convaincu le jury du concours portant sur la restructuration du grand ensemble d'émile Aillaud à Pantin (1955-1965), qui a confié à l'AUC la maîtrise d'œuvre urbaine.
à la double question posée – celle de la liaison des Courtillères avec le centre-ville de Pantin, et celle de la réhabilitation-résidentialisation du serpentin d'Aillaud –, Djamel Klouche a pourtant répondu, au risque de l'affront. Jugeant la liaison avec le centre de Pantin purement rhétorique, en raison de l'obstacle rédhibitoire du fort d'Aubervilliers et du cimetière de Pantin-Bobigny, c'est sous l'angle de l'intercommunalité qu'il a reformulé la problématique de désenclavement du quartier.
La désignation d'un territoire de référence plus pertinent n'a fait aucune concession au « pantino-pantinois », mais pariait, en revanche, sur des synergies plus naturelles et fécondes avec le sud-ouest de Bobigny. L'avenir des Courtillères se pense donc aujourd'hui en lien avec cette commune riveraine et avec les pôles de centralité les plus proches, dont le bâtiment de « L'Illustration » reconverti en université, les lignes de transport et, à plus long terme, les perspectives de connexion aux grands flux (rocade tangentielle du RER). L'idée étant d'inscrire le quartier dans la dynamique de la première couronne parisienne en prenant appui sur ces leviers de transformation véritablement décisifs. Si le refus du repli communal a payé, en dépit de la commande politique initiale, celui de la résidentialisation du serpentin s'est avéré fatal au lauréat, dépossédé de sa réhabilitation au bénéfice d'un concurrent (RVA architectes et Vincent Pruvost, paysagiste).
Il faut dire que l'argument développé ne cédait rien à l'approche sécuritaire et dogmatique de la résidentialisation et au déni de la valeur emblématique de l'architecture des années 1960-1970. Pour autant, ce n'est pas dans une logique patrimoniale, mais dans celle d'une collusion entre l'héritage et le contemporain, que Djamel Klouche s'est positionné. Son ambition était triple : respecter l'intégrité de l'architecture, se faire complice de la visée originelle, et oser le challenge culturel de la réinterprétation d'un « moment important de l'histoire », celui du combat éthique d'une poignée d'architectes contre les grands ensembles. La prise de possession poétique de ce site d'une vingtaine d'hectares par Aillaud y invitait, tout autant que l'enroulé de la barre rampante et sinueuse de 1,5 km de long autour du grand parc vallonné et les tours-tripodes. « Résidentialiser » en déroulant des kilomètres de grilles équivalait à une « démolition symbolique ».
à cette option absurde a été opposée la recherche de l'innovation dans l'usage. L'enjeu était de réactualiser le pari originel en rendant justice à la convivialité communautaire des caves du rez-de-chaussée – aujourd'hui murées, mais à l'époque très prisées à l'heure des sorties d'usine et de l'apéro sur tables en Formica. Le parti consiste, à travers un jeu sur les rez-de-chaussée, les premiers étages et les extensions neuves, et sur l'idée de transparence du socle, à réanimer ce pied de barre désinvesti et à le sécuriser en y implantant, aux endroits stratégiques, des programmes « nobles et attractifs » en réponse aux attentes de la population. Quant au parc aujourd'hui en friche, il aurait pu devenir un « grand green d'accès totalement public », dissocié de l'espace privé du serpentin grâce à une « épaisse bande d'interface et de petits squares thématisés ». à rebours de cette posture respectueuse, Djamel Klouche n'a pas hésité à prescrire la démolition de quatre barres d'Aillaud encadrant la place du marché voisine ; il les jugeait dépourvues de qualité architecturale et en contradiction avec l'ambition territoriale du projet urbain. Deux nouveaux programmes ont d'ores et déjà été jugés sur concours : un centre de santé avec pharmacie (Hamonic et Masson) et un gymnase (TOA), tous deux coiffés de logements – l'un au pied du serpentin, l'autre au nord de la place du marché.
Avec d'autres expériences de l'AUC, dont celle d'Arcueil-Gentilly, on cerne mieux sa marque de fabrique. Tout d'abord, le désir qu'aucune entrée thématique ne s'avère surdéterminante et que la conception du projet urbain articule toutes les données, tous les paramètres et les enjeux en étant constamment à la recherche d'un équilibre. Et si Djamel Klouche souscrit à la vision de Phillippe Panerai, celle qui octroie au cadastre un rôle moteur dans le lent processus de la mutation urbaine, il s'en démarque à travers sa critique de l'échelle intermédiaire de l'îlot, qu'il juge « réactionnaire » et abandonne au profit de la valorisation réciproque de la petite échelle du programme et de la grande échelle du territoire. Si vous lui parlez « qualité de projet », il répond : « C'est la façon dont il produit quelque chose et se réapproprie des qualités », et rappelle qu'à la notion de « contexte, il préfère celle de topographie physique et culturelle ». Frappent aussi son désir de servir intelligemment la commande, justement en ne s'y pliant pas, et sa revendication d'une culture de projet engagée et en phase avec le sociétal. Dans ces quartiers, on n'est « ni en brousse, ni dans la pampa », dit-il ; il faut inventer des « dispositifs ouverts, non pas indéterminés mais suffisamment déterminés et qualifiés », et « renouer avec l'expérimentation » plutôt que d'être tétanisé par la différence. Une chose est sûre : sa connivence avec l'identité-altérité du paysage des grands ensembles et son aptitude à puiser dans cette autre ville la matière vive, indispensable à sa régénération, en font avant tout un architecte de sa génération. Malgré l'aura immunitaire d'émile Aillaud, reste néanmoins à voir comment, aux Courtillères, vont cohabiter deux regards aussi différents sur la valorisation résidentielle. à suivre !

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