Le syndrome BIG bisous

Rédigé par Nikola JANKOVIC
Publié le 01/10/2010

Bjarke Ingels s'autoproclamant héritier des figures majeures de l'architecture moderne en introduction de son livre.

Article paru dans d'A n°194

Comment se faire connaître comme héritier, tout en prétendant être seul maître à bord ? En architecture comme en politique, le programme ou le projet n'a plus vraiment d'importance, il faut savoir se mettre en scène, impliquer le public dans sa propre histoire et le faire participer à l'action en le stimulant par des images simples et fortes. Avec une exposition à arc en rêve et une bande dessinée de 400 pages, le Danois Bjarke Ingels (BIG) a débarqué cet été avec sa redoutable panoplie communicationnelle.

Un peu à la manière dont un film français, il y a plusieurs années, avait lié le destin de Jean-Pierre Bacri à celui du président John Kennedy, le sous-titre de Yes is more aurait pu être « Mies, Johnson, Venturi, Koolhaas et moi ». Car BIG, en la personne de son fondateur Bjarke Ingels, s'inscrit dans cette lignée avec une pointe d'impertinence et d'humour dès la page 2. Si Mies ouvre le bal, c'est en effet pour avoir décrété le premier ce fameux canon du modernisme : Less is more. Chacun affublé d'un titre quasi nobiliaire, suivent chronologiquement le Less is a bore (moins est ennuyeux) de Venturi (« postmoderniste »), le I'm a whore! (je suis une pute !) de Johnson (« opportuniste éclectique ») et le More and more and more and… de l'infatigable et ancien employeur de Bjarke, Koolhaas (« salement réaliste »). La photo de ce dernier, les yeux rivés sur l'écran de son portable (photo prise dans le réfectoire de l'agence BIG), illustre d'ailleurs parfaitement ce profilage psychologique. Et comme Yes is more a finalement été sous-titré « Un archicomic sur l'évolution architecturale » dans l'idée (simpliste) d'un darwinisme salement caricatural (puisque le texte se conclut par : Viva la Evolucíon !), c'est donc tout logiquement que le nouveau descendant du docteur Coué conclut sa filiation non pas par Kennedy, mais par le Yes we can de Barack Obama, en écho au slogan de son BIG Brother de sang (l'auteur) : oui, c'est mieux. Le syndrome BIG bisous, mais avec encore un œil sur le ¥€$ is more de son père spirituel !

Évidemment, on pourrait continuer de rire tout au long de cet ouvrage archi-comique qui a bien été prévu pour cela. Tout y est drôle (les clients, les programmes, les solutions) et parfois intelligent, voire brillant. Mais il appelle aussi d'autres commentaires plus généraux sur le star system, sa promotion et sa descendance.

 

Dans la famille Koolhaas, je voudrais…

Nul n'ignore en effet l'importance pour un « starchitecte » de se trouver une descendance. Plus ou moins fidèle, cette transmission n'assure pas automatiquement la pérennité, mais elle peut en garantir la probabilité. Parfois cruelle, la société du spectacle peut sauter votre tour (Ito) et l'attribuer à votre fille prodigue (Sejima). Ce n'est d'ailleurs, tout le monde le sait, que partie remise (Cf. d'a n° 192, pp. 34-40).

Mais le plus souvent, c'est la filiation qui valide la paternité. Un géniteur reconnaît sa descendance, que parfois cette dernière veut répudier. Ou du moins atténuer, car il est difficile d'exister à l'ombre de ses parents. Koolhaas, Nouvel ou Portzamparc s'exposent par exemple à cet état civil, là où Foster, Fuksas ou Hadid ne peuvent même pas se poser la question. Or, si un « air de famille » se discerne bien dans la « génération » des anciens chefs de projet qui sont parvenus à « couper le cordon », l'un des meilleurs instruments de cette « reconnaissance » réside dans la fiction biographique et dans sa mise en scène (livres, films, etc.). Tout l'art consiste à reconnaître en avoir été, tout en se reconnaissant comme étant désormais seul maître à bord. Et cela, le roman monographique le permet. Tout le dilemme manichéo-œdipien du tandem des Skywalker père et fils est bâti sur ce complexe immémorial ; et la culture pop peut permettre de faire passer cela avec plus de fun et de dérision.

C'est bien ce qui se produit chez la Koolhaas Family. Surtout lorsque le parrain de cette galaxie Gutenberg en est Bruce Mau ! Il était une fois trois fratries : la fratrie hollandaise de Winy Maas Bros., la belge de Julien De Smedt et la danoise de Bjarke Ingels. Résumé des épisodes précédents : jusqu'à récemment, Julien et Bjarke, fan d'Obama, étaient des brothers. En quittant papa, ils avaient créé PLOT avec succès : sacrés fistons ! Winy l'ourson, son frère (Jacob van Rijs) et sa sœur (Nathalie de Vries) ont quitté plus tôt le domicile familial car, parvenus à la majorité, ils se pensaient mûrs pour voler de leurs propres ailes, si tant est que de petits ours puissent voler ! Inutile ici de séparer le vrai du faux, l'officiel de l'officieux de tous ces départs qui se font rarement avec pertes et fracas.

 

« Yes is a bore »

L'essentiel est ici dans la reconnaissance et son maquillage. Personne n'a oublié les enseignements de Dad et onc' Bruce. Dans les années quatre-vingt-dix, MVRDV a repris à son compte l'officine de papa et les livres de l'oncle, eux aussi comptables : kg, m3, TEP, kWh, peu importe… Aujourd'hui, c'est au tour des cadets de s'exprimer. Julien a récemment publié son Diary (Agenda, Actar, 2009), dans lequel il fait figurer en graphiques ses emails, ses heures, ses voyages entre deux pages de pub. Pour les connaisseurs, cette parodie rappellera le S,M,L,XL (1995) et le Content (2004) de Koolhaas. Mais en plus fun, car une dose d'humour figure ici ou là. Pour les bonnes résolutions 2009, il note par exemple ses bonnes résolutions de surhomme bionique : harder, better, faster, stronger !

Sur le même registre, Bjarke riposte aujourd'hui avec sa BD décomplexée de 398 pages (+ deux pour ses vingt-deux sponsors !). Reste maintenant à savoir si ce Yes, inconditionnel et autopersuasif, ne cachera pas bientôt a bore ou a whore ! L'avenir nous le dira mais, pour la blague, je dirais joker !

 

Yes is more. An archicomic on architectural evolution, Evergreen, 2010, 200 pages. La traduction française est disponible chez Taschen.

 

Exergue

Tout l'art consiste à reconnaître en avoir été, tout en se reconnaissant comme étant désormais seul maître à bord.

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